ATT, le dernier repère
Il y a des morts qui ne passent pas. Cinq ans après, le Mali parle encore d’Amadou Toumani Touré comme on parle d’un ancien voisin, vrai et authentique dont la porte est restée entrouverte. Il n’est plus là, mais tout le monde continue d’y jeter un œil, comme pour vérifier si, par hasard, il ne serait pas revenu s’asseoir sur le perron du pays.
ON croyait avoir tourné la page. On croyait même l’avoir mal lue, cette décennie d’ATT, avec le narratif que ses plus grands détracteurs veulent des compromissions, des trafics au Nord, ses notables trop puissants, ses militaires trop faibles. Et pourtant, à chaque crise, à chaque pénurie, à chaque chaos, un nom revient, presque instinctivement : ATT. Non pas comme une nostalgie politique, mais comme une référence morale.
Il n’était ni idéologue, ni tribun. Il n’avait ni la verve d’un révolutionnaire, ni la froideur d’un technocrate. ATT parlait peu, mais il écoutait. Et dans ce pays où les gens n’ont plus l’habitude d’être entendus, cela suffisait à faire de lui un homme à part.
Son sourire, sa manière de tendre la main aux paysans, son souci presque paternel d’apaiser plutôt que d’imposer, tout cela formait une sorte de langage politique qui n’existe plus. Sous lui, le Mali n’était pas parfait, mais il était habitable. Le débat, encore vivace, était simple : pouvait-on être ferme sans être dur ? Gouverner sans crier ?
Dans un Sahel aujourd’hui saturé de postures martiales, de discours de rupture et d’ennemis intérieurs, ATT représentait une forme d’équilibre. Il incarnait ce que le philosophe appelait “la douceur du pouvoir”, cette capacité rare de diriger sans inquiéter.
Le vent de la Libye
On oublie souvent qu’ATT avait vu venir la tempête. Dès la chute de Kadhafi en 2011, il avait perçu la menace des « revenants » de Libye, ces combattants Touaregs lourdement armés, rentrant dans le Nord poreux avec des pick-up, des missiles et un goût de revanche.
Face à cette menace, il n’avait pas choisi la guerre immédiate, mais la prévention. Il avait alors dépêché en mission des figures respectées, des leaders communautaires et religieux touareg, parmi lesquels Iyad Ag Ghaly lui-même, encore loin du jihadisme, pour calmer les esprits et réintégrer ces hommes dans le giron national.
C’était une diplomatie de proximité, presque artisanale, mais lucide : ATT voulait éviter la conflagration. Le 22 mars 2012, le putsch des militaires a tout interrompu, tout précipité. Le dialogue s’est rompu, l’État s’est fissuré, et ce qu’ATT voulait prévenir s’est réalisé : la guerre, la partition de fait, l’effondrement de l’armée.
La vérité

Car il y eut un malentendu. Pour ses affidés et une frange importante de Maliens, « ATT était l’homme des grandes réformes structurelles ». Or, pour des politiques comme Oumar Mariko et autres qui ne lui ont fait aucun cadeau pendant que le front grondait, « Il n’a pas rebâti l’armée, ni assaini durablement les institutions. Il a laissé faire, parfois trop ». Mais il n’a pas volé, il n’a pas trahi. Et cela, dans la mémoire populaire, compte davantage que toutes les conférences nationales.
Ses détracteurs l’accusent d’avoir laissé le pays dériver jusqu’à 2012. Ses partisans rappellent qu’il a été renversé par ceux qui prétendaient sauver la patrie, et qui, en vérité, ont précipité son effondrement. Entre ces deux visions, la vérité se niche quelque part : ATT qui a vu venir la tempête, a été balayé par elle, mais ceux qui l’ont chassé ont oublié de refermer le toit.
Humanité politique
Pourquoi son image revient-elle toujours ? Parce qu’elle rassure. Parce qu’elle rappelle une époque où l’État, même imparfait, avait encore visage humain. Parce qu’ATT symbolisait un Mali du dialogue et du pragmatisme, loin des slogans et des guerres d’égo.
Dans une société aujourd’hui divisée entre exaltation militaire et désillusion sociale, son souvenir agit comme un antidote à la peur. On ne regrette pas seulement l’homme, mais ce qu’il représentait : une forme d’équilibre, une décence, une humanité politique devenue rare.
Trancher

ATT est mort sans avoir cherché à revenir, fidèle à cette pudeur qui fut toujours sa marque. “Soldat de la démocratie”, il l’était jusque dans son effacement. En 1992, il avait rendu le pouvoir aux civils, un geste que peu d’uniformes ont osé imiter depuis. Ce geste-là devrait suffire à justifier une place dans l’histoire.
Mais au fond, ce que le Mali regrette le plus, ce n’est pas le président. C’est le style. Cette manière d’incarner le pouvoir sans l’arrogance du pouvoir. Cette capacité à croire encore que gouverner, c’est écouter avant de trancher.
ATT n’était pas un saint. Il n’était pas non plus le coupable idéal. Il fut simplement un homme juste dans un temps injuste. Son Mali n’était ni fort ni pur, mais il tenait debout. Et c’est peut-être cela, au fond, que le pays ne parvient pas à oublier : cette impression d’équilibre perdu, ce sentiment d’avoir connu, un jour, un État qui respirait à la mesure de ses citoyens.
Alors non, personne n’est irremplaçable. Mais il arrive que certaines présences, par leur simplicité, deviennent des repères. ATT n’est plus là, mais sa silhouette continue d’habiter les interstices du pouvoir.
Le Mali, pour guérir, devra cesser de chercher un autre ATT. Il devra, à l’image de celui qu’il pleure encore, apprendre à écouter, à apaiser, à gouverner sans haine. Parce qu’au fond, ce pays n’a jamais manqué de héros. Ce qui lui manque, c’est un peu d’humanité.
Issiaka Tamboura journal Le Soft
LE JOUR OU ATT A VOULU EMPECHER LA GUERRE DU NORD
Récit d’une médiation impossible
Dans les couloirs feutrés de Koulouba, Amadou Toumani Touré pressent la tempête. Depuis des semaines, des pick-up chargés d’armes et de combattants venus de Libye franchissent la frontière du nord. Les vents chauds du désert ramènent vers le Mali des hommes qu’on croyait perdus dans les sables de Kadhafi, bardés d’armes lourdes et de nostalgie révolutionnaire.
ATT, le soldat devenu président, connaît ces sables mouvants mieux que quiconque. Ancien négociateur du Pacte national, artisan de la réconciliation après la rébellion de 1990, il sait que le pays glisse à nouveau vers le précipice. Mais il n’a pas encore renoncé. Dans un ultime réflexe d’homme d’État, il tente une médiation préventive, une paix discrète, avant que la guerre ne s’impose.
Tout commence en 2011, lorsque les bombes de l’OTAN font tomber le régime de Kadhafi. Des centaines de combattants touaregs, longtemps intégrés aux forces du « Guide », reprennent la route du Mali. Leur retour, massif, chaotique, inquiète. Un ancien de la région de Kidal se souvient : « On les a vus arriver en colonnes, avec des armes lourdes montées sur des Toyota. Ils disaient rentrer chez eux, mais on sentait déjà que quelque chose se préparait. »
Les convois remontent la boucle du Niger. Ils sont menés par des vétérans du désert comme Mohamed Ag Najim, et des figures de l’ancienne cause touarègue. Ensemble, ils forment bientôt un mouvement flambant neuf, le MNLA, le Mouvement National de Libération de l’Azawad. Leur objectif : un État touareg indépendant. Leur force : des armes et un sentiment d’injustice.
La dernière carte d’ATT
À Bamako, ATT comprend le danger. Il sait que l’armée malienne, prise au piège d’un défi immédiat et minée par les frustrations, ne tiendra pas à coup sûr face à ces hommes aguerris revenus du front libyen avec un arsenal de guerre volé dans les magasins d’armes du guide Libyen. Alors, il choisit une voie inédite : la diplomatie communautaire. Plutôt que d’envoyer uniquement des troupes, il dépêche des émissaires issus des grandes composantes touarègues pour apaiser la situation.
Iyad Ag Ghaly, El Hadj Ag Gamou, Mohamed Ag Erlaf, Agatam Ag Alhassane : quatre noms, quatre figures respectées du Nord. Leur mission : convaincre les anciens de se désarmer, d’accepter un cantonnement, et d’intégrer les rangs de l’armée malienne. ATT veut éviter la guerre par la parole, par la confiance, par les liens communautaires. « Le président avait misé sur le cousinage et la sagesse des chefs », confie un proche de Koulouba. « Il croyait que le Mali pouvait encore se parler. »
Le vieux et les jeunes loups
Mais sur les quatre chefs touaregs sollicités, un seul fut réellement écouté par les jeunes de sa communauté Imghad revenus de Libye : El-Hadj Ag Gamou. Les autres, Iyad Ag Ghaly, Mohamed Ag Erlaf et Agatam Ag Alhassane, n’exercèrent aucune influence sur ces combattants armés et déterminés.
« À l’époque, raconte un témoin de ces tractations, nous n’avons pas suivi le mouvement des jeunes. Nous estimions que notre situation ne le permettait pas : nos enfants, nos frères, étaient dans l’armée malienne. Gamou, lui, était commandant de zone à Gao avant d’être rappelé à Bamako. Et puis, l’État s’était engagé à intégrer nos frères revenus de Libye avec leurs grades. Pour nous, il valait mieux rester du côté du président. »
Iyad Ag Ghaly, officiellement rangé des armes, respecté de tous, tentait alors de jouer le rôle de médiateur pour le compte d’ATT auprès des jeunes de sa communauté Ifoghas, les plus récalcitrants. Il plaidait pour le dialogue, exhortait les jeunes à éviter le conflit. Mais ces derniers, galvanisés par le retour triomphal et l’armement libyen, refusaient toute tutelle, y compris celle du légendaire Iyad. Parmi eux, Bilal Ag Acherif, son cadet de plus de vingt ans dans la même tribu des Ifoghas, se montrait particulièrement intransigeant.
« ATT avait misé sur le prestige des leaders traditionnels pour nous convaincre de négocier, poursuit un témoin. Mais il n’avait pas de base réelle de discussion à proposer. À la fin, j’ai dit à Iyad, par respect pour lui, que nous n’avions plus besoin qu’il serve de messager au gouvernement du Mali. »
Treize ans plus tard, impossible d’entendre la version d’Iyad Ag Ghaly lui-même, devenu l’ennemi public numéro un du Mali et chef du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) qui veut asphyxier Bamako.
Pour remonter le fil, une interview à laquelle notre rédaction a participé en 2022 est édifiante. Mohmed Ag Aharib alors à Bamako à cette date raconte : « Iyad était obligé de les rencontrer. Il fallait bien gérer cette situation. Les Bilal et d’autres avaient d’abord monté un mouvement pacifique, le MNA. Mais très vite, les lignes se sont brouillées. Il y avait un tiraillement entre deux idéologies : celle du dialogue et celle de la confrontation. Quand Iyad a compris que les jeunes voulaient en découdre avec Bamako, il a choisi de ne pas leur laisser le terrain. C’est ainsi qu’il a fondé Ansar Dine, en ralliant des éléments de la résistance initiale. »
Ainsi, au moment même où ATT croyait négocier la paix par l’entremise d’un vieil ami respecté, seul Gamou parvint à peser sur les jeunes Imghad, tandis qu’Iyad et les autres se retrouvaient écartés, impuissants face à la radicalisation des combattants revenus de Libye.
Les premières rafales
Les premières rafales éclatent autour de Ménaka. L’armée malienne, mal préparée, subit des revers sanglants. À Aguelhok, des dizaines de soldats sont massacrés, exécutés après leur capture. Le pays retient son souffle. Mais à Bamako, la colère monte, pas contre les rebelles, mais contre le pouvoir. Les militaires de base, épuisés, accusent le président d’abandonner ses troupes. L’incompréhension se transforme en mutinerie.
À l’aube du 22 mars, des tirs éclatent à Kati. Un groupe de sous-officiers renverse Amadou Toumani Touré. L’homme qui tentait encore de négocier la paix est chassé du pouvoir par ceux qui le tenaient pour responsable de la guerre. En une nuit, l’État s’effondre. Le Nord, privé de commandement, est livré aux rebelles. Kidal, Gao, Tombouctou tombent les unes après les autres. « Le coup d’État a détruit la dernière chance de paix », reconnaîtra plus tard un diplomate ouest-africain. Le Mali vient d’entrer dans sa plus longue décennie de crise.
Pendant que Bamako s’enfonce dans le chaos, Iyad Ag Ghaly, l’ancien émissaire d’ATT, prend les armes, cette fois au nom du jihad. Son mouvement, Ansar Dine, s’allie d’abord au MNLA avant de le renverser. La charia remplace le rêve d’Azawad. Les mausolées de Tombouctou sont détruits, les femmes voilées de force, les musiciens réduits au silence. L’émissaire de la paix devient le chef d’une croisade. Et le Mali, celui de la cohabitation et du cousinage, bascule dans l’ère du jihadisme.
Un pays trahi par ses propres démons
Treize ans plus tard, le constat reste douloureux. Les anciens collaborateurs d’ATT en sont convaincus : « Si le coup d’État n’avait pas eu lieu, le Mali n’aurait pas perdu le Nord. » Le plan d’intégration des ex-combattants était prêt. Les leaders touaregs avaient accepté de servir de médiateurs. Mais le putsch de Kati a brisé la chaîne de commandement, jeté l’armée dans la confusion et ouvert la voie à l’effondrement. Le reste appartient à l’histoire, celle d’un pays déchiré, d’un président trahi, et d’un émissaire perdu.
La leçon d’ATT
Le drame malien ne s’est pas joué à Aguelhok ou à Tombouctou, mais bien à Kati, ce matin de mars 2012 où des soldats, croyant sauver la patrie, ont précipité sa chute. ATT, le bâtisseur de consensus, n’aura pas survécu à la fracture qu’il voulait éviter. Mais dans la mémoire du Mali, son ultime mission reste celle d’un homme qui, jusqu’à la dernière minute, aura essayé de sauver la paix.
I.T