La duperie Jirama
Les quotidiens comme le Monde en France ou le Temps à Genève ont incriminé la Jirama, la société publique qui fournit l’eau et l’électricité dont l’incurie aurait déclenché le ras le bol de la population. Jira veut dire énergie et Rano, l’eau. Ma, est l’inévitable Madagascar. L’eau a un caractère sacré chez les Malgaches car elle baigne le riz et un peuple doit être uni comme le Vary (le riz) et la Rano (l’eau). Mais très peu de personnes bénéficient ou souffrent des déficiences de la Jirama. Les riches ont des générateurs, des surpresseurs et de l’eau minérale, les pauvres, si nombreux, ne sont pas raccordés aux réseaux d’électricité et d’eau. Les manifestants montraient comme à Gaza leurs bidons jaunes que l’on remplit d’eau des puits (souvent pollués) ou des canaux remplis de déjections humaines. La Jirama vend le m3 à 4000 Ariary (Ar) soit ¾ d’euro ce qui est peu cher pour les bénéficiaires d’un abonnement. Le bidon jaune de 25 litres se remplit entre 1000 et 2000 Ar soit 40 000 à 80 000 Ar le m3 . Les propriétaires de puits sont en train de s’enrichir mais dans un contexte où les clients s’appauvrissent un peu plus. La zone franche industrielle où les pauvres cherchent un salaire très faible est compromise. En effet, la fin de l’AGOA, arrivée à échéance le 30 septembre 2025 sans renouvellement à cause du «shutdown» du gouvernement américain, expose Madagascar à un choc économique majeur, avec plus de 550 000 emplois menacés, principalement dans le secteur textile et les zones franches. Les exportations malgaches vers les États-Unis sont désormais taxées à 15 %, entraînant une perte immédiate de compétitivité et un signal négatif pour les investisseurs, alors que le pays figurait parmi les principaux bénéficiaires non pétroliers de ce programme. Si une extension rétroactive reste possible après l’adoption du budget américain, les opérateurs doivent continuer à assurer les procédures d’exportation pour espérer un remboursement ultérieur des droits de douane. En attendant, le tissu industriel, les chaînes logistiques et l’économie nationale subissent de plein fouet cette interruption, aggravée par la crise politique interne.
Coté électricité, toute réponse au déficit de l’offre suscite des distorsions qui se paieront très cher et très vite. Pour répondre aux manifestations contre le délestage, les autorités ont supprimé les coupures électriques, obligeant les turbines thermiques d’Ambohimanambola à fonctionner en continu. Leur consommation dépasse 15 000 litres de carburant par jour, générant une facture lourde en devises, aggravée par la volatilité des prix internationaux et la faiblesse de l’Ariary. La Jirama, en déficit, ne peut financer ce surcoût, transférant la charge sur l’État, déjà sous forte pression budgétaire. Les économistes y voient une réponse d’urgence qui achète du temps mais accroît le déficit, la dette et les risques d’arbitrages douloureux, faute d’une stratégie durable fondée sur la diversification énergétique, la maîtrise de la demande et le redressement de la Jirama.
Un régime débranché ?
Mais la tragicomédie de la Jirama qui dure depuis trois décennies semble moindre à l’aune du drame de l’impasse du régime Rajoelina. Depuis le 25 septembre, Madagascar est secoué par des manifestations massives, principalement portées par la Génération Z et les étudiants, mais également soutenues par d’autres groupes sociaux. Les contestations portent sur des revendications politiques majeures telles que la dissolution du Sénat et de la Haute Cour Constitutionnelle (HCC) ainsi que la démission du président de la République. Celui-ci espérait, conseillé par Paris, qu’en licenciant son inamovible Premier ministre, Christian Ntsay et en présentant des excuses il pourrait repartir pour une nouvelle période d’autocrate capable de tous les scandales lui rapportant de l’argent. Or à Tsimbazaza, siège du Parlement, les groupes parlementaires de l’Assemblée nationale peinent à trouver un consensus sur la sortie de crise, aucune décision n’ayant été prise après la première journée de discussions, l’opposition exigeant notamment l’arrêt de la violence et la prise en compte des revendications des manifestants avant toute nomination de Premier ministre. Le président Andry Rajoelina, après avoir dissous le gouvernement, avait donné 72 heures pour proposer un successeur à Christian Ntsay, qui devra former rapidement une nouvelle équipe capable de rétablir l’ordre, gérer l’administration, répondre aux besoins sociaux essentiels et incarner une figure d’autorité acceptée à la fois politiquement et par les manifestants, notamment la Génération Z, rendant le choix du futur chef du gouvernement particulièrement délicat.
Le carcan, legs des Putschistes
Cependant, la sortie de crise se heurte à la rigidité du cadre juridique. Selon la Constitution de 2010, seul le Parlement réuni en Congrès ou par référendum peut modifier des institutions comme le Sénat ou la HCC. La HCC, institution clé dans la vie politique malgache, contrôle la conformité des lois et tranche les contentieux électoraux, mais sa dissolution ou modification nécessiterait également une révision constitutionnelle. Quant à la démission du président, ici encore, le cadre constitutionnel fixe des limites précises. Le chef de l’État peut bien sûr décider de quitter volontairement ses fonctions en adressant une lettre à la HCC. Il peut également être déclaré empêché définitivement en cas de faute grave ou d’incapacité, mais cette décision relève justement de la HCC. Ces manifestations révèlent une crise profonde de confiance envers les institutions malgaches, soulignant l’écart entre les attentes populaires et les contraintes imposées par la Constitution. Le texte de la constitution malgache, comme celui de beaucoup de constitutions africaines, est vicié dès l’origine, car conçu par des putschistes et amendé par des dirigeants sans scrupules qui cherchent la présidence éternelle. Andry Rajoelina qui est dans l’œil du cyclone est le type même des fabricants d’institutions dévaluées et inefficaces en temps de crise.
La compétition armée intraélitaire
De nationalité française, l’actuel président est d’abord arrivé à son poste par un coup d’État, en 2009, et il y est revenu et maintenu par de successifs hold-up électoraux avec la complicité internationale. Mais plus qu’une question institutionnelle, son départ représente la volonté majoritaire du pays d’en finir avec la dégradation des conditions minimales de vie pendant que s’accumule la richesse ostentatoire d’élites corrompues que synthétise le maitre d’Andry Rajoelina, le milliardaire Mamy Ravatomanga[1], dispensant les prébendes aux généraux comme aux hommes politiques.

Mamy Ravatomanga
La revendication politique des manifestants comme celle de tout mouvement populaire dénonçant l’organisation inégalitaire de la société est plurivoque et hybride. Et le sang qui coule, plutôt que de sceller les partisans du changement, est utilisé pour les dissuader de toute violence. C’est particulièrement vrai à Madagascar pays chrétien. Mais c’est une nation divisée entre protestants proches de Marc Ravalomanana, le président légitime renversé et exilé en 2009 par le putschiste catholique Rajoelina qui avait la bénédiction de l’évêque de Tananarive et de l’ambassadeur de France. Mal informé par l’église catholique et le nonce apostolique, le Pape Léon XIV a exprimé sa profonde tristesse face à la situation à Madagascar, où depuis le 26 septembre, selon lui «au moins 22 personnes ont perdu la vie lors des manifestations contre les coupures d’eau et d’électricité.» Il y a eu beaucoup plus, tués, soit par les gendarmes de Richard Ravalomanana, soit par les miliciens de Mamy Ravatomanga. Ce dernier dans son académie de sécurité[2]abrite 25 hommes de Wagner habitués des boites de nuit et de grandes beuveries. En 2025, la création de la milice de Ravatomanga dirigée par un officier français de gendarmerie[3], Bruno Lemasson, renvoie à la milice de Rajoelina pour laquelle intervient depuis 2020 aussi un français, Bruno Bertagna, administrateur général de la société de sécurité VIGIE High Tech Security[4].
Milices contre Cyber changement
La violence est clairement du côté des puissants. Les morts dans certains lieux symboliques de la capitale sont clairement attribuées. La milice de Pierre Bleue (la traduction en français de Ravatomanga) est responsable des morts par balle d’Ambohibao. Et les pillages ont pu se développer en raison de la passivité des policiers et de la mobilisation de gros bras qu’utilise le pouvoir pour discréditer le mouvement. Le mouvement de la génération Z a réussi à éviter ses pièges en grande partie car il échappe aux églises comme aux partis et qu’il représente une alliance cyber entre jeunes gens connectés de la bourgeoisie et toute la jeunesse des réseaux sociaux qui y partagent les images du président Rajoelina et de son conseiller français et homonyme, Patrick Rajoelina, qui fanfaronnent à New-York. Le TIM, le parti de Marc Ravalomanana a réussi, avec son service d’ordre non armé, a réussi à pacifier Ambohijatovo, cœur symbolique de la contestation. Mais cette manifestation d’un ordre alternatif non violent où s’exprime la jeune et petite bourgeoisie de la capitale (dite Z) est intolérable à la galaxie armée des caciques qui se déchirent pour le pouvoir suprême.
Ainsi, une semaine après le début des manifestations de la Génération Z à Madagascar, les Forces de défense et de sécurité (FDS) renforcent leur dispositif autour d’Ambohijatovo, désormais bouclé et inaccessible aux manifestants. Des barrages filtrants, véhicules blindés et cordons policiers empêchent tout regroupement, témoignant de la volonté des autorités d’empêcher toute percée. Plusieurs tentatives de manifestation, notamment à Mahamasina et dans divers quartiers populaires comme Antaninandro, Ankadifotsy ou Behoririka, ont été dispersées par des gaz lacrymogènes après des affrontements ponctués de jets de pierres. Une manifestation à Mahamasina en présence de personnalités politiques a également été stoppée brutalement. Malgré la répression, des foyers de contestation persistent en périphérie du centre-ville. Dans un communiqué, l’État-major mixte opérationnel (Emmonat) justifie ce verrouillage par la nécessité de maintenir l’ordre, prévenir les actes de vandalisme et permettre aux citoyens de vaquer à leurs occupations. L’État de droit garantit la liberté d’expression, mais cela ne veut pas dire que tout est permis, selon le communiqué. L’Emmonat appelle à des manifestations pacifiques dans les lieux autorisés, soulignant que le non-respect des règles nuit à la société et appelle à la retenue face à la violence. Au moins deux enfants, dont un nourrisson de deux mois asphyxié par des gaz lacrymogènes et un adolescent de 13 ans blessé au visage, ont été victimes récemment des tirs des éléments des forces de l’ordre à Antaninandro et à Ampandrana.
Risques et options
Dans la foulée du retour des forces de l’ordre qui brisent toute tentative de manifestation politique, les partisans du président Andry Rajoelina préparent une contre-offensive après cinq jours de manifestations de l’opposition et du mouvement Gen Z. Plusieurs groupes proches du pouvoir, dont le TGV, le TMH, les Pro-ANR et d’autres partis alliés, envisagent d’organiser une grande manifestation publique pour défendre « la démocratie et la légalité ». Ils bénéficient aussi du soutien de citoyens réclamant un retour à la normalité pour reprendre leurs activités quotidiennes. Les organisateurs souhaitent mobiliser les victimes des récents pillages, les investisseurs, les étudiants, les jeunes et tous ceux favorables à Andry Rajoelina. Bien que cette mobilisation reste pour l’instant au stade des annonces sur les réseaux sociaux, si elle se concrétise, le risque d’affrontements entre civils, voire d’une guerre civile, ne peut être exclu. Les réseaux sociaux donnent en effet de nombreux détails sur les proches de Rajoelina et n’hésitent à des appels aux meurtres et à la dégradation des biens de ces derniers. Chez les militaires il y a plus de division entre les clans et les unités qu’une volonté d’un retour à l’ordre et au dialogue républicain. Il y a des ultra de la violence militaire qui pensent à prendre la tête de la répression en particulier au sein du Groupe de Sécurité et d’Intervention Spéciale (GSIS) de la Gendarmerie. Richard Ravalomanana qui a déjà assuré l’intérim de la présidence semble prêt à prendre le relais mais le président (très peu visible) envisage d’autres options comme une transition qui serait confiée à Marc Ravalomanana…
Olivier Vallée
[2] Antananarivo, 12 Juillet, 18h55 – Madagascar se dote d’un centre de formation de haut niveau dans le domaine de la sécurité. La Madagascar Security Academy (MSA) a été inaugurée vendredi à Andakana, en périphérie d’Antananarivo. Ce complexe flambant neuf, porté par le groupe Sodiat et son fondateur Mamy Ravatomanga, entend répondre aux défis de souveraineté nationale, de professionnalisation et de création d’emplois durables. L’objectif est de former des professionnels malgaches et internationaux “compétents, responsables et fiers de leur mission”, indique le directeur général de l’Académie, Bruno Lemasson.
[3] Madagascar, Comment le tycoon Mamy Ravatomanga avance ses pions dans la sécurité privée, L’ancien officier de gendarmerie Bruno Lemasson a pris les rênes de la Madagascar Security Academy, une société de formation professionnelle aux métiers de la sécurité fondée par le puissant homme d’affaires Mamy Ravatomanga. Publié le 24/06/2025 à 4h40 GMT
[4] Selon les confidences de quelques gendarmes, c’est sa société qui a eu le monopole d’importation des matériels de maintien de l’ordre comme les grenades lacrymogènes, les flash ball avec les billes noires qui avaient blessé les candidats Raobelina à l’œil (usage strictement interdit dans les pays démocratiques), Ravalomanana ou Rivo Rakotovao (ancien président par intérim). In : Une République bananière (1ère partie), La gazette de la grande île, 29/10/2023