En février 2025, l’avenir financier du nouveau Sénégal, né des élections portant le PASTEF au pouvoir, était déjà sombre. En effet la cour des comptes du Sénégal, soudainement, découvrait la gestion calamiteuse de Macky Sall de 2019 à 2024[1]. Pourtant, bien avant, les avertissements au sujet de l’endettement croissant du pays et des déficits budgétaires excessifs n’avaient pas manqué venant entre autres d’économistes réputés comme entre autres Daniela Gabor, Ndongo Samba Sylla et Peter Doyle.
Partenariats public-privé
L’économiste Ndongo Samba Sylla, opposé au Franc CFA, avait déjà noté que le Plan Sénégal Émergent(PSE) de Macky Sall bénéficiait principalement au capitalisme français[2]. Sylla met en avant le fait que «la France demeure le premier investisseur au Sénégal, avec un stock d’investissement direct estimé à 2 milliards d’euros, soit 43 % du total de l’investissement extérieur au Sénégal. Le pays abrite près de 250 filiales d’entreprises hexagonales qui emploieraient plus de 30 000 personnes. La France est l’un des principaux bénéficiaires du plan Sénégal émergent (PSE) »[3]. Les grands projets d’infrastructure du PSE ont été financés par des partenariats public-privé. Le PASTEF se retrouve ainsi à présent confronté à une dette considérable en dollars américains du fait du financement des grands travaux commencés par Wade et poursuivis sans mesure par Macky Sall, lui-même encouragé par la « doctrine Macron », dont Daniela Gabor et Ndongo Samba Sylla avaient illustré les effets négatifs[4].
L’économiste Ndongo Samba Sylla
Il y a donc aujourd’hui une certaine mauvaise foi de la part du FMI à faire semblant de découvrir la dette publique qu’auraient caché les successifs gouvernements, soit au moins 7 milliards d’USD. Cependant plusieurs facteurs ont aggravé la sous-estimation de la dette publique du Sénégal, en dehors des dissimulations frauduleuses que la cour des comptes dénonce après coup. Ndongo Samba Sylla pointe comme l’agence de notation Moody’s les défauts de comptabilisation par le Sénégal comme par beaucoup d’États des dettes fluctuantes liées aux partenariats public-privé comme à la garantie de la dette des entreprises publiques. Une partie de l’endettement français est la résultante de la garantie donnée par la République à EDF afin de construire le nucléaire dont le coût réel est caché. Les partenariats public-privé ont été à la base des grands investissements de Macky Sall (aéroport, autoroute à péage, etc.). Le calcul anticipé de leur montant effectif est délicat et les mauvaises surprises par contre toujours au rendez-vous, y compris en France. Ndongo Samba Sylla, qui critique systématiquement les effets néfastes du rattachement du FCFA à l’euro, table que la dette s’est accrue aussi du fait du cours de change et des emprunts en euro-obligations de Macky Sall. Ces emprunts malgré leur nom sont remboursés en dollars américains. La dette sénégalaise s’alourdit donc avec les partenariats public-privé et demande de plus en plus de devises hors euros pour son remboursement.
Le jeu dangereux de la garantie de l’État
La myriade d’entreprises publiques au Sénégal pèse aussi sur la dette et chaque jour de nouvelles obligations à la charge de l’État se découvrent. La cour des comptes estimait que la dette garantie par l’État s’élevait à 2300 milliards de FCFA, soit quatre fois ce que l’on voyait apparaitre dans les relevés hors bilan des budgets de l’État. En 2025 la charge des remboursements de la dette s’élève à 2900 milliards de FCFA portant le besoin de financements de l’État à 20% du PIB. La dette sénégalaise rapportée au PIB est la plus élevées de l’UEMOA, surpassant la situation de pays comme le Niger ou le Mali.
Moody a donc abaissé la notation[5] du Sénégal considérant de plus qu’il faudra rembourser le secteur bancaire national pour 2500 milliards de FCFA. De toutes parts apparaissent des obligations soit mal enregistrées, soit sous-évaluées. Ainsi, la société gestionnaire de l’aéroport international Blaise- Diagne (AIBD), codétenue par l’État sénégalais et le duo d’entreprises turques Limak et Summa réclame d’Air Sénégal l’acquittement de nombreux impayés, dont le montant total s’élève à près de 32 millions d’euros (environ 21,5 milliards de francs CFA). Une somme qui inclut non seulement les redevances dues à LAS – soit 15 millions d’euros –, mais aussi les créances d’une poignée d’acteurs nécessaires au fonctionnement de l’aéroport par lequel transite la quasi-totalité des vols opérés par Air Sénégal. Cette requête intervient environ trois mois après que le gouvernement sénégalais s’est engagé à apurer les comptes d’Air Sénégal, qui enchaîne les déboires depuis un an. Alors que le premier ministre, Ousmane Sonko, avait annoncé un plan de sauvetage censé remettre la compagnie à flot avant la fin de juin, cette dernière tarde encore à s’acquitter de ses dettes, dont l’ensemble est estimé à environ 150 millions d’euros (100 milliards de francs CFA). Air Sénégal doit en outre procéder au remboursement de plusieurs institutions bancaires, au premier rang desquelles Bpifrance.
Dans un courrier adressé à la compagnie en janvier 2025, la banque publique d’investissement française (BPI) s’enquérait déjà de la situation financière de la compagnie, qui lui doit la somme de 14 millions d’euros (plus de 9 milliards de francs CFA) liée à l’achat de deux ATR 72-600 et de deux Airbus.
L’esquive du FMI
Le FMI faisait confiance à Macky Sall, sans doute aveuglément car le président Macron et l’Union européenne considéraient également qu’il était un bon élève tant dans son éloignement vis-à-vis de l’Islam que de sa propension à l’économie de marché. Le PASTEF malgré son programme économique libéral a fait peur au FMI et l’occasion de lui refuser les 2 milliards d’USD promis au régime précédent de Macky Sall a été fournie par le rapport de la cour des comptes. Pour faire bonne figure le FMI a déclaré qu’en juin 2025 il reviendrait sur son gel à condition que le gouvernement lui présente un rapport de gestion budgétaire sur le premier trimestre qui indique des mesures fortes de correction des dépenses sociales et d’attrition du déficit.
Le pacte faustien avec le FMI
Une combinaison explosive car au même moment il fallait que le Sénégal rembourse une échéance des fameux eurobonds empruntés auparavant. Donc le ministère des finances n’a pas produit ce rapport de bonne conduite mais il est allé chercher les 2 milliards d’USD que le FMI gelait sur le marché régional (UEMOA) des capitaux. Cela représente une émission de titres publics en hausse de 267% par rapport aux 343.46 milliards de FCFA levés au premier semestre 2024. La dette est passée donc en 2025 à 119% du PIB et le service explose annonçant soit des réductions des dépenses publiques, soit un défaut de paiement. C’est à la fin de ce mois que le ministre des finances devrait déposer un plan de redressement des comptes publics mais sur fond de désaccord entre le Premier ministre raidi contre le FMI et d’un président Bassirou Diomaye Faye conscient de l’impasse d’un affrontement avec les Institutions Financières Internationales de nouveau sous la férule du Département du Trésor américain.
Sur le plan domestique la BCEAO (Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest)a entamé une politique de répression du crédit par la hausse des taux d’intérêt suite à la Covid 2019 et le nouveau tandem à la tête du Sénégal fait face à la baisse de la liquidité monétaire interne. Mais la BCEAO ayant son siège à Dakar le PASTEF ne peut pas s’engager dans une confrontation avec la Côte d’Ivoire, le pays dominant de l’UEMOA et prêt avec la France à asphyxier le Sahel.
Sortie de route ?
Un peu en porte à faux avec l’Alliance des États du Sahel et Abidjan, le nouveau président sénégalais se montre avec Patrice Talon du Bénin, sans que celui-ci ne lui soit d’un grand secours. La Guinée n’est pas spécialement amicale avec un régime démocratique comme celui du Sénégal. La junte guinéenne arrive à maintenir de bons rapports avec les États occidentaux, au premier rang desquels la France. Depuis 2022, des forces spéciales françaises forment discrètement l’armée guinéenne à la lutte contre le terrorisme dans le nord du pays.
Le président sénégalais
De toute manière, le Sénégal est pris dans un étau. La politique d’aide au développement de l’Afrique subsaharienne échoue depuis 60 ans au Sénégal et en Afrique. Tandis que l’investissement est réalisé par les Occidentaux, la plupart des biens de consommation sont importés de Chine (premier partenaire commercial). Dans un environnement dépourvu d’écosystèmes industriels, les investissements désordonnés sont souvent vains. L’emploi informel qui concerne 85 % de la population subsaharienne demeure la règle, les revenus augmenteront peu. Il faut rembourser les banques européennes et américaines et payer les importations chinoises sans qu’aucune possibilité d’une offre nationale ne se dégage.
Pour ne pas désespérer les électeurs la recherche de fonds s’est poursuivie à la fin du mois de juin 2025. Le Sénégal a ainsi émis un emprunt sous forme d’obligation à moyen et long terme pour plus de 500 millions d’USD. Les taux débiteurs sont supérieurs à 6%. Il s’agit de ressources destinées à investir dans les secteurs sociaux, l’énergie et les infrastructures. L’arrangeur est Société Générale Sénégal et son véhicule régional SG Capital Securities West Africa qui essaieront de convaincre les banques de la CEDEAO et de l’UEMOA de souscrire à cette opération. Mais la position des banques marocaines, très présentes sur le marché régional de l’Afrique de l’Ouest et dont l’actionnaire secret reste le royaume chérifien, demeure sceptique. En effet Macky Sall coule des jours heureux à Marrakech et il serait peu apprécié que la nouvelle équipe au pouvoir poursuive par trop des investigations à son sujet.
Le déficit budgétaire a atteint 12% du PIB en 2024 et ne devrait pas baisser en dessous de 8% en 2025. Il a fallu ces neuf derniers mois débourser 1,4 milliards d’USD de service de la dette, dont le paiement des intérêts des eurobonds. Comme au Niger, ce sombre tableau est souvent masqué par les rentrées des premières exportations d’hydrocarbures qui dopent le PIB 2025. Mais le plan de sauvetage de juillet 2025 ne pourra pas éviter la restructuration de la dette et déjà les conseillers financiers de place de Paris sont à Dakar. Les années 2026 et 2027 seront les plus dures avec de nouveaux remboursements massifs d’eurobonds. Les prêteurs multilatéraux et bilatéraux publics, y compris la BAD et la BOAD ne se pressent pas d’aider le Sénégal, attendant le versement de la facilité du FMI, qui elle-même va s’articuler à la restructuration de la dette. Le signal le plus inquiétant de la chute de la maison Sénégal est donné par la banque JP Morgan qui calcule la perte de rendement de sa dette souveraine à 11.5% sur un an. Les eurobonds émis par le Sénégal s’échangent aujourd’hui à 80% de leur valeur.
Rupture au sommet ?
Ces contraintes financières ramènent immanquablement le président sénégalais à un alignement avec les alliés français et européens. La remise de la base aéronavale de Dakar par le chef des troupes françaises en Afrique, Pascal Ianni[6], un proche du président Macron, ne doit pas faire oublier le retour en force des Européens dans le système militaire sénégalais. Début juillet, le Conseil de l’Union européenne (UE) a adopté pour la première fois une mesure d’assistance à destination des forces armées sénégalaises. Cette enveloppe, d’un montant de 10 millions d’euros réparti sur trois ans, s’inscrit dans le cadre de la Facilité européenne pour la paix (FEP), un mécanisme mis en place par Bruxelles pour fournir des équipements et infrastructures militaires à des pays partenaires. Pour superviser le programme, l’UE a nommé comme opérateur l’Économat des armées (EdA), un établissement public à caractère commercial (Épic) qui dépend du ministère français des armées. Cette entité a notamment été prestataire logistique de Barkhane, l’opération militaire française au Sahel. L’EdA aura pour mission de sélectionner des sous-traitants pour livrer du matériel non létal à l’armée sénégalaise. L’objectif est d’appuyer notamment ses efforts en matière de surveillance terrestre et fluviale ainsi que dans la collecte de renseignements. Ces subsides doivent permettre de se prémunir contre la propagation des groupes armés terroristes qui sévissent au Sahel, en particulier au Mali voisin. Le Premier ministre Sonko pour sa part regarde plutôt vers les jeunesses mobilisées au Sahel ou dans son pays, indifférentes au réalisme du Chef de l’État sénégalais.
Olivier Vallée
[1] https://www.courdescomptes.sn/wp-content/uploads/2025/02/Rapport-de%CC%81finitif-sur-la-situation-des-finances-exercice-2019-au-31-mars-2024.pdf
[2] https://geopolitique.eu/auteurs/ndongo-samba-sylla/
[3] Ibid.
[4] Ndongo Samba Sylla et Daniela Gabor, La doctrine Macron en Afrique : une bombe à retardement budgétaire,https://legrandcontinent.eu/fr/2020/12/24/la-doctrine-macron-en-afrique-une-bombe-a-retardement-budgetaire/
[5] https://dmarketforces.com/moodys-downgrades-senegal-ratings-after-court-of-auditors-findings/
[6] Le général de brigade Pascal Ianni nommé à la tête d’un commandement militaire pour l’Afrique. Cette création inédite intervient alors que la France prévoit de réduire à quelques centaines d’hommes sa présence militaire en Afrique de l’Ouest et centrale. Par Le Parisien avec AFP, Le 27 juin 2024 à 23h39