Journal Le Sphinx

Notre axiome, c'est la vérité, le plus haut phare de la déontologie journalistique

L’encensoir et la plume : 

Le crépuscule de la sentinelle

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                  Par A K DRAMÉ 

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Le journalisme ne semble plus être l’art de rapporter le réel, mais celui d’orchestrer la dévotion. Entre les louanges gravées à la gloire des nouveaux « maîtres » et l’invocation mystique des héros du passé, l’information s’efface devant l’hagiographie. Analyse d’une profession qui, à force de chanter les louanges des puissants, finit par murer le peuple dans le silence.

La métamorphose du clergé de l’information

Le journalisme, jadis contre-pouvoir et miroir des tourmentes sociales, subit une mutation génétique inquiétante. Dans l’arène médiatique contemporaine, l’information pure — brute, rugueuse, nécessaire — s’efface devant une hagiographie de commande. On ne rapporte plus les faits ; on érige des statues de papier.

Comme l’analysait Ignacio Ramonet dans « La Tyrannie de la Communication », nous assistons à une inversion des valeurs : la communication (l’art de séduire et de contraindre les esprits) a dévoré l’information (l’art de libérer par la connaissance). Le métier de journaliste s’apparente désormais à celui d’un greffier de la gloire, où la vérification cède le pas à la célébration. On n’interroge plus l’action publique, on la sanctifie.

L’instrumentalisation du mythe

Pour draper le présent dans les plis de l’épopée, on exhume les ombres de Soundiata Keïta et de Tiéba Traoré. Mais cette utilisation de l’histoire n’est pas une célébration de la culture : c’est une cosmétique du pouvoir.

En transformant les dirigeants en réincarnations mythologiques, une partie de la presse déserte sa mission sacrée d’analyse pour devenir le chœur antique d’une tragédie où le citoyen n’est plus que spectateur. Invoquer les ancêtres illustres ne sert plus à inspirer le futur, mais à paralyser toute critique au présent. Qui oserait contester celui que la plume présente comme l’héritier du Mandé ?

L’économie du panégyrique

Pourquoi cette capitulation ? Sous le vernis du patriotisme, se cache une réalité plus prosaïque : l’insécurité économique des médias. Dans un marché publicitaire exsangue, l’État et ses démembrements deviennent l’unique client viable.

Ramonet nous prévenait : quand l’information devient une marchandise soumise à la loi du plus fort, elle cesse d’éclairer pour devenir un outil de « surveillance et de punition » symbolique. 

Le « journalisme de révérence » devient alors une stratégie de survie. On ne vend plus de l’information au lecteur, on vend de la docilité au décideur. C’est la naissance d’un « Lobby de la Louange » où la déontologie est sacrifiée sur l’autel de la subsistance.

Le silence des ombres portées

Ce journalisme de cour crée une illusion d’optique délétère : à force de braquer les projecteurs sur la « splendeur » des chefs, on plonge le reste du pays dans une zone d’ombre. La réalité sociale, avec ses aspérités et ses souffrances, devient invisible car jugée trop « terne » face au récit héroïque imposé par les officines de communication.

La plume n’est plus une arme de libération, mais un accessoire de décorum. Ce glissement sémantique est dangereux. Car lorsqu’un peuple ne reçoit plus que l’écho de ses propres mythes magnifiés, il perd de vue la réalité de ses urgences : l’école, la santé, la sécurité réelle au-delà des communiqués de victoire.

Revenir à la dignité du « Non »

Un pays ne se construit pas sur le seul culte de la personnalité. 

La presse doit retrouver sa dignité de « quatrième pouvoir ». Servir la nation, ce n’est pas flatter ceux qui la dirigent, c’est exiger d’eux la grandeur qu’ils prétendent incarner.

Il est temps de sortir des salons où l’on se complaît dans l’éloge facile. Le journalisme doit redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un miroir sans tain, une sentinelle dans la nuit, et surtout, la voix de ceux qui n’ont pas de griots pour chanter leur survie quotidienne. Pour que la communication ne soit plus cette tyrannie qui nous rend aveugles, mais le lien qui nous rend libres.

A.K Dramé